Cinq entreprises — Microsoft, Apple, Google, Amazon, Meta — constituent le socle numérique de la majeure partie du monde. Mais pas du monde entier. Et les exceptions sont aussi révélatrices que la règle.

En Chine, les paiements passent par Alipay et WeChat Pay, pas par Visa. En Inde, UPI traite plus de transactions que Visa et Mastercard réunis — sur sa propre infrastructure. Au Kenya, pour envoyer de l’argent, il ne faut pas un compte bancaire mais un téléphone portable avec M-Pesa.

Ces régions ne sont pas moins numériques. Elles sont différemment dépendantes. Et dans cette différence réside la clé : la dépendance numérique n’est pas un problème européen. C’est un schéma mondial. Seuls les noms changent.

Cet article examine comment l’infrastructure numérique est construite dans chaque région du monde — qui la contrôle, où se situent les risques de concentration et quelles alternatives existent déjà.

Carte mondiale de la dépendance numérique par région
Dominé par les USA
Système fermé propriétaire
Découplage actif
Double dépendance USA/Chine
Hybride / fragmenté

Table des matières


Amériques

USA et Canada : l’origine de la dépendance

Les États-Unis sont à la fois l’origine et l’épicentre du problème. Les cinq grandes plateformes — Microsoft, Apple, Google, Amazon, Meta — sont des entreprises américaines, soumises au droit américain, et peuvent être restreintes dans leurs activités par des Executive Orders.

Cela signifie : même au sein des États-Unis, un risque de concentration existe. Les entreprises américaines qui construisent toute leur infrastructure sur AWS sont tout aussi dépendantes que les européennes — elles ne sont simplement pas exposées au risque d’un conflit juridictionnel. En revanche, elles sont exposées au risque d’instrumentalisation politique, comme le démontre l’affaire Anthropic.

Le Canada est de facto entièrement intégré dans le stack technologique américain. Mêmes produits, mêmes régions cloud, mêmes réseaux de paiement. La proximité avec les États-Unis a fait qu’une infrastructure numérique autonome n’a jamais vu le jour. Les entreprises canadiennes utilisent Microsoft 365, AWS et Visa/Mastercard comme leurs homologues américains — sans la protection d’opérer dans la même juridiction.

Amérique latine : la dépendance silencieuse

Du Mexique à l’Argentine, le stack technologique américain domine presque totalement. Windows sur les postes de travail, Google et Microsoft dans les écoles, WhatsApp comme infrastructure de communication — pas seulement à titre privé, mais pour la communication professionnelle, le service client et les contacts avec l’administration.

La dépendance est particulièrement profonde parce qu’elle est invisible. Il n’y a pratiquement aucun débat public sur la souveraineté numérique. L’infrastructure cloud provient presque exclusivement d’AWS et d’Azure. Des fournisseurs cloud locaux existent, mais ils servent des niches, pas le marché de masse.

Paiements : Visa et Mastercard dominent le marché des cartes. Des réseaux locaux comme SPEI au Mexique existent pour les virements bancaires, mais ne couvrent pas le marché des paiements par carte.

Point clé : L’Amérique latine affiche la pénétration de WhatsApp la plus élevée au monde. Dans de nombreux pays, WhatsApp EST l’infrastructure numérique — pour les petites entreprises, pour l’État, pour le système de santé. Une coupure de WhatsApp ne perturberait pas seulement la communication, elle paralyserait des secteurs économiques entiers.

Brésil : sa propre voie, à mi-chemin

Le Brésil mérite un traitement à part, car c’est le seul pays d’Amérique latine qui contre-attaque activement.

Paiements : PIX est un système de paiement en temps réel géré par la banque centrale brésilienne, comptant plus de 175 millions d’utilisateurs. Pour les paiements nationaux, le Brésil a créé une alternative fonctionnelle à Visa/Mastercard — en trois ans, à partir de zéro.

Protection des données : La LGPD est inspirée du modèle européen de protection des données et crée un cadre juridique pour la souveraineté des données.

Cloud : Ici, la dépendance persiste. AWS et Azure dominent. Des fournisseurs cloud brésiliens comme Locaweb servent le marché local, mais ne peuvent rivaliser avec l’échelle des hyperscalers.

Le tableau : Le Brésil montre que le découplage dans les paiements peut être rapide (PIX), mais qu’il est considérablement plus difficile pour l’infrastructure cloud. Les couches inférieures — systèmes d’exploitation, logiciels de productivité, cloud — restent dominées par les USA.


Europe

États fondateurs de l’UE : la prise de conscience progresse

L’Europe de l’Ouest fait l’objet de nos articles existants, aussi nous résumons : la dépendance envers la technologie américaine est profonde et enchaînée — identité (Entra ID), productivité (Microsoft 365), cloud (AWS/Azure/GCP), paiements (Visa/Mastercard).

Ce qui distingue l’Europe des autres régions : il existe un contrepoids réglementaire. Le RGPD, l’EU AI Act, le Data Act — l’Europe construit le cadre réglementaire le plus strict au monde. Reste à savoir s’il en naîtra aussi une infrastructure propre. La France (LaSuite), l’Allemagne (openDesk) et les Pays-Bas (OpenDesktop NL) construisent de véritables alternatives — mais l’adoption est lente, et le secteur privé reste presque entièrement sur Microsoft.

Europe de l’Est (UE) : dépendante, sans alternative

Pologne, Tchéquie, Roumanie, pays baltes : l’infrastructure numérique est la même qu’en Europe de l’Ouest — Microsoft, Google, AWS — mais il n’y a aucune alternative locale et aucune dynamique politique pour en construire une. Les secteurs informatiques de ces pays sont performants, mais ils travaillent comme sous-traitants d’entreprises occidentales, pas sur leur propre infrastructure.

Point clé : Les pays baltes, en particulier l’Estonie avec son infrastructure d’e-gouvernement (X-Road, e-Residency), font exception. L’Estonie a construit une couche d’identité numérique souveraine — mais sur une infrastructure cloud américaine en dessous.

Europe hors UE : entre deux chaises

Royaume-Uni : Post-Brexit avec son propre cadre de protection des données (UK GDPR et Data Protection Act 2018), mais avec une dépendance totale envers la tech américaine. L’étroite coopération en matière de renseignement (Five Eyes) rend le découplage politiquement impensable.

Suisse : Forte tradition de neutralité en matière de protection des données. Proton (Mail, VPN, Drive) et Threema sont des produits suisses à portée mondiale. Mais l’infrastructure d’entreprise — cloud, productivité, systèmes d’exploitation — est tout aussi dépendante des USA que partout ailleurs en Europe.

Norvège : Prospérité financée par le fonds pétrolier, mais aucune infrastructure tech propre. Dépendance totale envers les USA.

Espace post-soviétique : découplage forcé

La Russie est le seul cas au monde où le scénario de notre audit de risque est devenu réalité. 2022 : Microsoft suspend les nouvelles ventes. Google restreint ses services. Apple Pay cesse de fonctionner. Visa et Mastercard bloquent les cartes russes.

La réponse : développement propre forcé. Mir comme carte de paiement. Yandex Cloud comme remplacement d’AWS. VKontakte et Telegram comme plateformes de communication. Ça fonctionne — mais cela montre aussi le coût : un système fermé sous contrôle étatique, sans la qualité ni l’innovation du marché mondial.

Ukraine : Un contre-exemple. En pleine guerre, entièrement dépendante de l’infrastructure cloud américaine — et explicitement reconnaissante, parce qu’elle fonctionne et est protégée contre les attaques russes. Un cas où la dépendance envers la technologie américaine n’est pas le risque, mais le salut. Cela démontre : l’évaluation de la dépendance dépend du contexte.


Asie

Chine : le système fermé

La Chine est le seul cas au monde où un stack technologique complet et parallèle existe.

FonctionMondialChine
RechercheGoogleBaidu
CloudAWS, Azure, GCPAlibaba Cloud, Huawei Cloud, Tencent Cloud
CommunicationWhatsApp, TeamsWeChat
PaiementsVisa, MastercardAlipay, WeChat Pay
Système d’expl.Windows, iOSWindows (encore), HarmonyOS, variantes Linux

Le système chinois démontre qu’un stack alternatif complet est possible. Mais il montre aussi le prix : le Grand Pare-feu a créé un écosystème fermé dans lequel la dépendance envers la technologie américaine a été remplacée par une dépendance envers l’État chinois. Pour les utilisateurs, la concentration du pouvoir s’est déplacée, pas dissoute.

Pertinence pour d’autres régions : Les géants tech chinois se développent agressivement — Alibaba Cloud en Asie du Sud-Est, l’infrastructure Huawei en Afrique, TikTok à l’échelle mondiale. Pour les pays cherchant à se libérer de la technologie américaine, la question se pose : la dépendance chinoise est-elle l’alternative ?

Japon et Corée du Sud : haute technologie, profondément dépendants

Les deux pays sont des poids lourds technologiques — et pourtant profondément intégrés dans le stack américain.

Japon : L’infrastructure d’entreprise tourne sur AWS et Azure. L’administration utilise Windows. Les paiements passent par Visa/Mastercard (international) et des systèmes locaux comme Suica (transport/commerce de détail). Ce que le Japon possède, c’est LINE comme plateforme de communication dominante — indépendante de Meta. Mais LINE appartient à une coentreprise Softbank/Naver, pas à l’État japonais. Souveraineté cloud : pratiquement inexistante.

Corée du Sud : Tableau similaire, mais avec des plateformes locales plus fortes. Naver est le moteur de recherche dominant (pas Google). Kakao domine la messagerie (KakaoTalk, env. 90 % de part de marché) et possède son propre écosystème (KakaoPay, KakaoBank, KakaoT). Samsung fournit les terminaux. Mais le cloud en dessous ? AWS. Et le système d’exploitation sur les postes de travail ? Windows.

Le schéma : Plateformes locales pour la communication et les paiements, dépendance américaine pour l’infrastructure de base (cloud, systèmes d’exploitation, identité).

Inde : le découplage le plus agressif

L’Inde mène la stratégie étatique la plus ambitieuse au monde pour l’autonomie numérique — et elle fonctionne.

Paiements : UPI est l’histoire à succès. Plus de 16 milliards de transactions par mois, gratuit pour les utilisateurs finaux, ouvert à toutes les banques. Complété par RuPay comme alternative nationale de carte à Visa/Mastercard. L’Inde a largement résolu la dépendance dans les paiements.

Identité : Aadhaar — le plus grand système d’identité biométrique du monde. Plus de 1,4 milliard d’enregistrements. Il remplace la fonction que remplissent Entra ID ou les systèmes nationaux d’identité électronique en Europe — mais sur une infrastructure étatique, pas commerciale.

Communication : WhatsApp domine avec plus de 500 millions d’utilisateurs. Ici, l’Inde n’a pas d’alternative — et la dépendance envers Meta est énorme.

Cloud : AWS et Azure dominent le marché indien. Des fournisseurs cloud indiens existent, mais servent principalement les projets gouvernementaux. Le secteur privé tourne sur l’infrastructure américaine.

Le tableau : L’Inde a réussi à découpler les couches supérieures (paiements, identité). Les couches inférieures (cloud, systèmes d’exploitation, communication) restent dépendantes. Mais la direction politique est claire : TikTok a été interdit en 2020, et le gouvernement promeut activement les alternatives locales.

Asie du Sud-Est : croissance rapide, exposition totale

Indonésie, Vietnam, Thaïlande, Philippines, Malaisie : le marché numérique à la croissance la plus rapide au monde — et le moins préparé.

Cloud : Exclusivement AWS, Azure, GCP et de plus en plus Alibaba Cloud. Les fournisseurs locaux sont quasiment inexistants.

Paiements : Fragmentés. GoPay et OVO en Indonésie, GrabPay dans plusieurs pays — mais tout cela sont des plateformes privées, pas d’infrastructure étatique comme UPI ou PIX.

Communication : WhatsApp, LINE (Thaïlande), Facebook Messenger — toutes des plateformes américaines (LINE appartient techniquement au groupe Naver/Softbank, mais la dépendance demeure).

Point clé : L’Asie du Sud-Est fait face à une double dépendance. L’infrastructure existante est américaine. L’alternative croissante est chinoise (Alibaba Cloud, réseaux Huawei, TikTok). Les États de l’ASEAN n’ont pas de stratégie commune pour la souveraineté numérique. Ils naviguent entre deux dépendances, sans alternative propre.

Asie centrale : entre Moscou et Pékin

Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizistan : infrastructure post-soviétique, investissements chinois croissants, produits tech américains en surface.

L’infrastructure numérique est mince. Là où elle existe, elle est divisée en trois : infrastructure de télécommunications russe héritée de l’ère soviétique, investissements matériels chinois (réseaux Huawei) et logiciels américains pour l’utilisateur final (Windows, Google, WhatsApp). Souveraineté numérique propre ? Ce n’est pas à l’ordre du jour.


Moyen-Orient et Afrique du Nord

États du Golfe : la souveraineté comme projet d’État

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et Bahreïn poursuivent la stratégie de souveraineté numérique la plus richement dotée au monde — financée par les revenus du pétrole et du gaz.

Arabie saoudite : NEOM comme ville technologique, mada comme réseau de paiement local, Saudi Cloud Computing Company comme fournisseur local. La Vision 2030 fait de l’autonomie numérique un objectif stratégique.

EAU : AWS, Microsoft et Google ont tous des régions cloud aux EAU. Abu Dhabi a investi dans le Technology Innovation Institute (TII) et le modèle d’IA Falcon. Développement d’IA propre comme stratégie de souveraineté.

Le paradoxe : Les États du Golfe investissent massivement dans leur propre technologie — mais l’infrastructure de base (régions AWS à Bahreïn et aux EAU) est contrôlée par les USA. Ils construisent la couche supérieure (modèles d’IA, paiements), tandis que les fondations restent américaines.

Afrique du Nord : double héritage

Maroc, Tunisie, Algérie, Égypte : l’infrastructure numérique porte les traces de deux sphères d’influence — l’ouest francophone (Maroc, Tunisie, Algérie) avec des opérateurs télécoms français (Orange, filiales SFR) et des logiciels américains par-dessus, l’est arabo-anglophone (Égypte) avec une orientation américaine plus marquée.

Infrastructure cloud ? Presque exclusivement les hyperscalers américains. Des systèmes de paiement locaux existent (Meeza en Égypte, CMI au Maroc), mais ne couvrent qu’une partie du marché. Le débat sur la souveraineté numérique existe au niveau gouvernemental, mais n’a pratiquement aucune conséquence opérationnelle.

Levant et Irak : infrastructure fragmentée

Jordanie, Liban, Irak, Syrie : des conditions politiques fragmentées se reflètent dans une infrastructure numérique fragmentée. En Jordanie, le stack américain domine. Au Liban, l’infrastructure s’est partiellement effondrée. En Irak, la technologie américaine coexiste avec l’influence iranienne sur les télécommunications.

Cas particulier — l’Iran : Sous sanctions américaines globales depuis des décennies. Aucun accès aux services Google, aux fonctionnalités Apple, à AWS, Azure. L’Iran a développé par nécessité ses propres alternatives — le système de paiement Shetab, l’application de messagerie Soroush, des services cloud locaux. Fonctionnel, mais sous contrôle étatique et sans connexion au marché mondial. Un autre exemple de découplage forcé qui déplace la dépendance au lieu de la résoudre.


Afrique subsaharienne

Afrique de l’Est : mobile-first

Kenya, Tanzanie, Rwanda, Ouganda : l’Afrique a sauté une génération technologique entière. Au lieu de PC de bureau et d’agences bancaires : smartphones et argent mobile.

Paiements : M-Pesa est l’histoire à succès du continent. Plus de 50 millions d’utilisateurs actifs en Afrique de l’Est. Virements, factures, microcrédits — tout par SMS, sans compte bancaire. M-Pesa a fait plus pour l’inclusion financière que n’importe quelle stratégie bancaire.

Infrastructure : C’est ici que ça se complique. Une grande partie de l’infrastructure de télécommunications a été construite par Huawei — réseaux mobiles, câbles en fibre optique, centres de données. La dépendance n’est pas américaine, mais chinoise. Et elle vient avec ses propres conditions : les contrats Huawei sont souvent liés à des prêts étatiques chinois.

Cloud : Minimal. Les hyperscalers exploitent leurs régions africaines en Afrique du Sud, mais la connectivité vers le marché est-africain est faible. Le cloud local existe à peine.

Le tableau : Paiements mobiles découplés, infrastructure télécom dépendante de la Chine, infrastructure cloud quasi inexistante. Une structure de dépendance totalement différente de celle de l’Europe ou de l’Amérique du Nord.

Afrique de l’Ouest : dépendance US, innovation locale

Nigeria, Ghana, Sénégal, Côte d’Ivoire : la scène startup tech du Nigeria (Lagos comme « Silicon Lagoon ») est la plus dynamique du continent. Des entreprises comme Flutterwave et Paystack construisent l’infrastructure de paiement du continent.

Mais la base reste dominée par les USA. Logiciels : Microsoft et Google. Cloud : AWS (là où il est disponible). Communication : WhatsApp.

Point clé : En Afrique de l’Ouest comme en Afrique de l’Est, la plus grande innovation locale se situe dans les paiements — le domaine où la dépendance se fait sentir le plus directement. Les couches plus profondes (cloud, systèmes d’exploitation) restent intouchées.

Afrique australe : le marché le plus développé du continent

L’Afrique du Sud est le marché technologiquement le plus mature d’Afrique — et par conséquent le plus profondément intégré dans le stack américain. Infrastructure d’entreprise sur Microsoft et AWS. Paiements sur Visa/Mastercard. Le gouvernement dispose d’une POPIA (loi sur la protection des données) inspirée du RGPD, mais pas de stratégie de souveraineté pour l’infrastructure elle-même.

L’Afrique du Sud héberge des régions cloud d’Azure (depuis 2019), AWS (depuis 2020) et GCP (depuis 2024). Cela fait de l’Afrique du Sud la passerelle cloud pour toute l’Afrique — et approfondit en même temps la dépendance.


Océanie

Australie et Nouvelle-Zélande : Five Eyes, dépendance totale

L’Australie et la Nouvelle-Zélande, en tant que membres des Five Eyes, sont étroitement liées aux États-Unis par la coopération en matière de renseignement. L’infrastructure numérique le reflète : dépendance totale envers la tech américaine, aucun débat significatif sur la souveraineté, aucune alternative locale.

AWS exploite une région cloud à Sydney. Microsoft et Google dominent les entreprises et l’éducation. Les paiements passent par Visa/Mastercard (l’Australie dispose en outre d’eftpos pour les cartes de débit locales).

Point clé : La dépendance de l’Australie est politiquement voulue. L’étroite alliance avec les États-Unis rend le découplage non seulement inutile, mais indésirable. Tant que la situation géopolitique reste stable, ça fonctionne. Sinon, il n’y a pas de plan B.

Îles du Pacifique : l’infrastructure comme géopolitique

Pour les États insulaires du Pacifique — Fidji, Samoa, Tonga, Papouasie-Nouvelle-Guinée — l’infrastructure numérique est une question géopolitique. La Chine et les États-Unis rivalisent pour les câbles sous-marins, les réseaux mobiles et les centres de données. Celui qui pose les câbles contrôle la connectivité. Pour ces pays, l’enjeu n’est pas la souveraineté cloud — c’est la connexion à Internet tout court.


Le schéma

Sur tous les continents et toutes les sphères culturelles, un schéma uniforme apparaît :

Les couches supérieures se découplent en premier. Les paiements sont le domaine où les alternatives locales existent le plus souvent — UPI (Inde), PIX (Brésil), M-Pesa (Afrique de l’Est), Mir (Russie), mada (Arabie saoudite). La raison : les paiements sont le domaine où la dépendance se fait sentir le plus directement et où la régulation étatique prend effet le plus vite.

Les couches inférieures restent dépendantes. L’infrastructure cloud (AWS, Azure, GCP), les systèmes d’exploitation (Windows, macOS/iOS) et les logiciels de productivité (Microsoft 365) sont les couches les plus difficiles à remplacer. Seule la Chine a construit un stack alternatif complet — au prix d’un système fermé.

Le découplage forcé déplace la dépendance, il ne la résout pas. Russie, Iran, Chine — dans les trois cas, le découplage de la technologie américaine n’a pas mené à l’indépendance, mais à une nouvelle dépendance : envers son propre État. Remplacer la concentration américaine par la concentration étatique ne résout pas le problème — cela le politise.

L’exception est l’Inde. UPI, RuPay, Aadhaar démontrent que le découplage sur une infrastructure ouverte est possible — sans système fermé, sans contrôle étatique à la chinoise. L’Inde est le seul cas où une infrastructure souveraine a été construite sur des standards ouverts tout en restant intégrée au marché mondial.

L’Asie du Sud-Est et l’Afrique font face à une double dépendance. Ceux qui se détachent de la technologie américaine n’atterrissent pas dans l’indépendance, mais dans l’infrastructure chinoise. Le choix entre deux dépendances n’est pas la souveraineté.

La question est partout la même. Que ce soit à São Paulo, Lagos, Jakarta ou Tallinn — la question que chaque entreprise et chaque gouvernement doit se poser est : qui contrôle l’infrastructure sur laquelle repose mon activité ? Et que se passe-t-il si ce contrôle est utilisé contre mes intérêts ?

La réponse n’est jamais : remplacer telle technologie par telle autre. La réponse est : traiter la dépendance envers un seul fournisseur, une seule juridiction, une seule chaîne d’approvisionnement pour ce qu’elle est — un risque. Et gérer ce risque avant qu’il ne devienne aigu.

Sources


Vue d’ensemble des sujets : Souveraineté numérique